Nous faisons partie de ces gens qui essaient d’être conscients des stéréotypes sexistes en vigueur dans notre société et d’éviter de les reproduire avec nos propres enfants. On s’aperçoit cependant assez vite que cela est un travail de longue haleine, pour la simple et bonne raison que nous ne sommes pas seuls à décider. Plus nos enfants grandissent et prennent part à la vie en société, plus ceux-ci sont confrontés et affectés par les discours et les valeurs de cette dernière. La question des stéréotypes sexistes ne concerne pas uniquement les couleurs associées respectivement aux filles et garçons, mais surtout les rôles et caractéristiques attribués à chaque sexe. La littérature jeunesse perpétue nombre de ces stéréotypes, alors qu’elle a le vent en poupe. Cet article fait un bref état des lieux des valeurs et représentations quant au genre véhiculées par les livres pour enfants.
Au-delà du rose et du bleu
Le bleu est clairement associé dans l’imaginaire collectif à un bébé garçon, comme le gris ou le brun d’ailleurs ! J’en ai fait directement l’expérience avec la petite dernière. Une amie m’avait prêté quelques habits et comme elle a eu un garçon, la plupart étaient… bleus, ce qui m’a valu à devoir sans fin contredire les certitudes des gens en ce qui concerne le sexe de mon bébé ! Que pouvais-je répondre aux éternels « vous avez là un bien joli petit garçon » simplement parce que j’avais eu « l’impertinence » d’habiller ma fille avec un petit pantalon bleu ou aux commentaires surpris voire légèrement outrés : « Une fille, habillée en gris ?! ». Eh oui, les bébés se ressemblent tous et c’est souvent l’habillement qui permet de mettre un sexe, alors si on commence à brouiller les pistes… Un peu par lassitude, mais aussi parce que je ne suis pas totalement opposée au rose pour les filles (mais avec parcimonie s’il vous plaît), j’ai fini par ajouter une touche rosée aux ensembles bleus.
Le rose n’est absolument pas banni de la garde-robe de mes filles, mais j’évite le total look rose-bonbon et j’essaie surtout de privilégier d’autres couleurs moins rattachées à un sexe telles que le bleu marine, le jaune ou le rouge, tant que j’ai encore mon mot à dire. Car depuis que mon aînée va à la garderie, les choses ont un peu changé. Les grandes de son groupe ne jurent que par les princesses, le rose et le violet… (en Allemagne, les enfants allant à la garderie sont âgés de 3 à 6 ans et ne sont pas séparés par tranche d’âge) et, les ayant en admiration, ses couleurs préférées sont depuis le rose, le violet et le rouge (ouf, on est sauvés!). Et on a déjà parlé vernis à ongles…
Mais il n’y a pas que les couleurs qui soient connotées, il y a aussi les motifs. Licornes, princesses, petits cœurs, voitures, camions et dinosaures. Peut-on vraiment les contourner ? Je doute que se montrer aussi sélectifs concernant la mode enfantine soit non seulement réalisable, mais surtout pertinent. Ce n’est pas en boudant les habits pour les petites filles que l’on va combattre les stéréotypes sexistes. Et c’est aussi oublier qu’éviter les couleurs et motifs trop connotés, c’est encore possible tant que notre enfant n’est pas en âge de donner son avis, puis les choses se compliquent drôlement et c’est là que l’on se rend vraiment compte de l’impact des messages et discours véhiculés par notre société ainsi que celui des valeurs et représentations quant au genre. Même si nous essayons consciencieusement de les éviter, ceux-ci finissent par atteindre à un moment ou un autre nos enfants, mais également les adultes que nous sommes. Sans en avoir vraiment conscience, on perpétue nombre de ces stéréotypes.
Il n’y a pas que princes et princesses
Les couleurs sont une chose, mais ce qui me fait davantage grincer des dents, ce sont les traits de caractère et les rôles que l’on associe respectivement aux filles et aux garçons. Il suffit pour s’en convaincre d’observer un peu plus attentivement la littérature enfantine ou la présentation des jouets de certains magasins ainsi que leurs catalogues. Et que dire de Disney et de son univers de princes et de princesses, qu’il est quasi impossible de manquer bien que tous les films ne soient pas à montrer du doigt, comme le démontre l’exemple de « Mulan ». Il est important d’avoir conscience de cet état de fait pour éviter de perpétuer des stéréotypes sexistes et discriminatoires. N’avez-vous jamais remarqué que l’on s’adresse souvent aux petites filles par des princesses par-ci et des princesses par-là ? Dans ma belle-famille, cela est sans arrêt le cas. Le jour où notre fille nous crie haut et fort : « Regarde papa, je suis une princesse ! » ne devait pas tarder.
Que ma fille veuille s’habiller en princesse, je peux l’accepter (de toute manière je vais difficilement pouvoir m’y opposer). Une fille peut s’habiller de manière féminine, en privilégiant robes, jupes et talons tout en ayant du caractère et de l’ambition. Et personnellement, j’ai toujours été admirative des femmes qui savent se mettre en valeur par l’habillement si celui-ci se conjugue avec de l’esprit. Je ne critique pas pour autant le duo jeans-baskets, très tendance actuellement, et dont j’abuse un peu en ce moment, privilégiant le côté confortable pour partir en balade avec ma cadette (peut-être serait-il temps de faire de temps à autre une exception et de ressortir mes talons, qui commencent à prendre la poussière).
Par contre, il m’importe de proposer à ma fille d’autres alternatives et surtout de lui expliquer les discours sous-jacents, en prenant appui sur des livres de jeunesse qui veulent aller à l’encontre des stéréotypes sexistes et bien entendu en adaptant mon discours à l’âge de l’enfant. Cela est la tâche des parents, des éducateurs mais également des gérants de magasins commercialisant des jouets. Des associations combattent les stéréotypes sexistes en récompensant les enseignes de magasin qui s’efforcent dans la présentation de leurs articles de ne pas stigmatiser les jouets en fonction du genre, c’est-à-dire en présentant les jouets par catégorie (bricolage, jeux créatifs, poupées, jeux d’imitation, puzzles, livres, legos, maquillage, déguisement, jeux extérieurs, jeux de société, etc.) ou par marques. Elles dénoncent également les enseignes qui continuent à privilégier un rayon de jouets respectivement pour les garçons et pour les filles et tout le lot de stéréotypes qui va avec ; on se doute bien que les poupées ne se retrouveront pas dans le rayon garçons et que tout ce qui est en lien avec les jeux de construction ne sera pas dans celui destiné aux filles ! A l’école, il y a aussi de nombreuses activités que l’on peut faire avec les enfants pour leur faire prendre conscience de ces stéréotypes, mais cela commence par les enseignants et les éducateurs, qui ne sont pas toujours conscients de perpétuer certains discours sexistes, car ceux-ci se sont banalisés et que nous les avons nous-mêmes intégrés, ne les percevant plus peut-être comme si dramatiques.
Littérature enfantine et stéréotypes sexistes : qu’en est-il ?
Penchons-nous sur la littérature enfantine et voyons quels sont les représentations sexistes en présence, les rôles et les traits de caractère attribués aux filles, aux garçons, aux mamans, aux papas ainsi qu’aux femmes et hommes en général. Quelles valeurs et représentations transmet la littérature actuelle à nos enfants ? Le premier état de fait que l’on est malheureusement obligé de constater est que l’on se confronte souvent à travers cette littérature à un monde qui n’est pas le reflet de la réalité d’aujourd’hui ou du moins pas dans sa globalité. Certains faits semblent (in)consciemment omis pour continuer à perpétuer certaines représentations d’autan bien que de nombreux débats autour de ces questions ont eu lieu ces dernières décennies ! Les livres de jeunesse ont le vent en poupe, la lecture, c’est bénéfique à plein de niveaux. Les enfants sont donc régulièrement exposés à ces stéréotypes qui abondent dans les livres que nous leur lisons. Il est donc important que nous ayons conscience du phénomène pour pouvoir présenter une autre réalité à nos enfants.
Les filles sont souvent encore présentées comme sages, douces, calmes, tranquilles, fragiles, peureuses, appliquées, coquettes, soignées, passives. Toutes ces caractéristiques ne sont pas en soi négatives. Ce qui est malheureux, c’est cette vision univoque de la réalité. Ainsi sont transmises des valeurs que les filles comme les garçons intégreront et poseront comme normales et c’est omettre qu’il y a des garçons au tempérament plus calme comme des filles téméraires. Les garçons ont aussi un côté fragile qui est rarement souligné.
Dans la littérature enfantine, les femmes sont le plus souvent chargées des tâches domestiques, prenant soin du foyer, tandis que les hommes sont souvent représentés à partir de leur vie active professionnelle. Cependant, on remarque que le rôle parental du papa est de plus en plus souligné, mais généralement sous l’aspect « fun », c’est-à-dire en train de s’amuser avec ses enfants, alors que la maman est le plus souvent représentée dans des activités en lien avec le soin des enfants (changer les couches, donner le biberon ou allaiter, donner le bain) ou des tâches ménagères.
Que le rôle du papa soit davantage présent dans les livres pour enfants est un joli progrès en lien avec une nouvelle réalité. Par contre, il est fort dommage que cela n’illustre qu’une réalité. La plupart des femmes sont aujourd’hui actives professionnellement et ne sont pas seulement infirmières ou maîtresses ; il y a des femmes médecins, professeurs, architectes, avocates, etc. Il semblerait que l’on ne veuille pas trop accentuer le fait que des postes prestigieux ou à responsabilité soient aujourd’hui de plus en plus occupés par des femmes, même si leur représentation n’est pas non plus incroyable et cela en partie à cause de leurs responsabilités familiales dont la répartition n’est pas des plus équilibrées. Un état de fait en lien avec la conception générale de notre société actuelle, qui semble avoir du mal à se renouveler, quelques pays faisant toutefois exceptions. Remettre en question certains fonctionnements et valeurs sur lesquels repose une société ne va pas de soi. Ce constat est plus que navrant, mais pourtant bien en adéquation avec une certaine réalité mise en évidence par les dernières études sociologiques : les femmes, actives professionnellement, et en dépit du fait que le papa prenne une part plus active à l’éducation des enfants, s’occuperont le plus souvent des tâches ménagères et des enfants en cas de maladie (devant ainsi s’absenter de son travail, ce qui ne fait qu’alimenter les arguments des conservateurs qui mettent les pieds au mur à tout changement en faveur d’une réelle égalité hommes-femmes).
Littérature enfantine à contre-courant
Pour lutter contre les stéréotypes sexistes, il faut dans un premier temps en prendre conscience, puis dans un second en parler avec son enfant. Adorant les bouquins et connaissant tous les avantages que la lecture peut avoir sur le développement cognitif et intellectuel de l’enfant, je me tourne généralement vers eux pour aborder avec ma fille des thèmes variés. Lire une histoire, c’est déjà très bien. Mais il est encore mieux de discuter de l’histoire lue avec son enfant, en posant des questions sur le développement de celle-ci, ses impressions personnelles pour en venir à relever des valeurs, des représentations et des fonctionnements sociétaux et de leur pertinence, bien sûr en s’adaptant à l’âge de son enfant. Selon les sujets, le jeu de société est également une option à privilégier ; faire passer un message tout en s’amusant, succès garanti. Les émissions télévisuelles ne sont pas à éviter également dès que l’enfant est âgé de 2-3 ans (avant cet âge-là, il est essentiel d’éviter les médias audiovisuels au maximum), mais toujours en en limitant le temps d’exposition et surtout, comme pour la lecture, de discuter avec son enfant de ce qu’il a vu.
Donc, après mon constat du poids des stéréotypes sexistes dans notre société, j’ai fait quelques recherches de livres transmettant un regard différent aux petites filles (et petits garçons) dont je vous parlerai dans une prochaine contribution. Comme je l’ai mentionné plus haut, ce qu’il m’importe avant tout c’est que ma fille ait confiance en elle et en ses capacités, qu’elle soit curieuse et un peu casse-cou, qu’elle sache s’affirmer et dire non, qu’elle ait l’ambition et le courage d’affronter les obstacles pour réaliser ses rêves. Une petite fille peut être tout ça en étant coquette et en adorant le rose et le violet ! Ne pas offrir une cuisinière à sa fille va-t-il vraiment aider à combattre les stéréotypes sexistes ? Non seulement j’en doute sérieusement (et les femmes peuvent aussi devenir de grands chefs étoilés et ne pas uniquement maîtriser leurs casseroles à la perfection entre les quatre murs de leur cuisine, car c’est étonnant de constater que la majorité des grands chefs renommés sont des hommes…), mais ce serait aussi oublier l’importance des jeux de rôle dans le développement identitaire de l’enfant (les garçons aiment eux aussi cuisiner et passer la serpillère !). Il est donc primordial de généraliser l’accessibilité à tous les types de jeux. Cela sera aussi une petite contribution à l’égalité entre les sexes en s’efforçant de ne pas associer automatiquement un genre à une activité. Une fille, comme un garçon, peut jouer à la poupée, aux petites voitures, faire du foot et de la corde à sauter ! Vous remarquerez toutefois qu’il est plus facile pour une fille de pratiquer des activités soi-disant pour les garçons que l’inverse. Un garçon qui promène sa poupée en poussette au parc sera davantage remarqué qu’une petite fille qui grimpe aux arbres ou joue au foot… Heureusement, les mentalités changent gentiment ! De nos jours, les papas s’occupent de plus en plus de leurs enfants et pas seulement pour passer un bon moment avec eux à jouer à la place de jeux : ils changent les couches, donnent le biberon, les purées, poussent la poussette ou les portent en écharpe. Il y a une trentaine d’année, lorsqu’un papa promenait son bébé en poussette, on faisait les gros yeux !
Quelques liens avant le prochain article sur le sujet
Je vous ferai très prochainement un retour sur quelques livres jeunesse voulant combattre les stéréotypes sexistes que j’ai achetés pour ma fille ainsi que des activités pédagogiques en lien avec la thématique.
Voici déjà un lien vers le livre de Kate Beaton « La princesse et le poney » => https://laplumedelili.com/2020/01/22/la-princesse-et-le-poney/
http://www.adequations.org/spip.php?article1548
Très bel article sur le sujet ! Tu as tout dit. C’est tellement « normal » que cela soit genré que toute la société est biaisée. Le bébé est toujours dans le ventre de la maman « qu’il intègre déjà les stéréotypes ». Malheureusement, je pense que nous ne verrons jamais le jour à une société non genrée avant notre mort, mais luttons pour les prochaines générations.
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