Rétrospective.
Février 2017. Voilà, dans moins d’une semaine, on emménage dans notre nouveau chez-nous. Dans un grand trois-pièces au bord de la rivière, pas loin du centre-ville, dans un immeuble centenaire, avec plein de cachet, auquel quelques coups de peinture ont redonné un peu d’éclat. C’est sûr, cela fait bizarre de quitter notre mini deux-pièces, sous les combles d’une maison à l’esprit jeune, dynamique et cosmopolite. Les murs de ce petit deux-pièces en ont vu et entendu. C’est ici que nous avons construit la plus grande partie de notre histoire, et c’est ici aussi que nous avons accueilli notre fille et que nous sommes devenus une famille. C’est dans ce petit deux-pièces qu’elle aura vécu sa première année. Une « garçonnière » qui s’est transformée en petit nid d’amour. Les propriétaires – maintenant des amis –, qui ne voulaient au départ louer l’appartement qu’à une personne, auraient-ils pensé qu’un jour une petite famille prendrait ses quartiers dans l’attique de leur maison.
Il est indéniable que nous étions à l’étroit et que les moindres recoins ont été réquisitionnés pour ranger tout notre « commerce ». Il n’aurait pas fallu trop s’aventurer derrière le canapé, sous les tables ou le lit. Il n’empêche que malgré les conditions peu conventionnelles et optimales pour accueillir un bébé, nous avons apprécié chaque moment de ces expériences que sont la grossesse et la naissance d’un enfant au sein de cet appartement. Aussi chaotique que cela a pu être par moment, c’est avec un petit pincement au cœur que je réalise que ce sont mes derniers jours dans l’appartement.
Il y a sept ans de cela, on venait de se rencontrer et on partageait notre désir d’aller habiter en Allemagne, pour vivre une expérience à l’étranger pour l’un, pour poursuivre un projet de recherche pour l’autre. Concrètement, les choses se sont passées un peu différemment. Notre expérience à l’étranger devait durer, initialement, deux ans ; cela fera bientôt six ans que celle-ci se poursuit. J’étudiais encore à Lausanne, il était déjà dans la ville verte la plus connue de la Forêt-Noire. On se retrouvait les week-ends, une fois ici, une fois là-bas. On a parcouru le monde par monts et par vaux, traversé quelques gouffres, on a été déstabilisés, nos certitudes ont été ébranlées, nos repères floués ; un passage nécessaire peut-être, un enrichissement sûrement. Nous avons appris à mieux nous connaître, à mieux se connaître soi-même, à se sentir suffisamment bien et confiant l’un avec l’autre pour vouloir fonder une famille et vivre cette expérience de la parenté ensemble. Aussi merveilleux et excitants que soient cette aventure et ce projet, il ne va pas de soi d’éduquer un enfant, de définir les valeurs qui seront celles de notre famille. Nos histoires familiales, nos cultures, nos parcours de vie s’immiscent également, sans qu’on les maîtrise vraiment. Il est important de questionner leur impact, en toute conscience, afin que ceux-ci ne viennent pas assombrir la famille et le foyer que nous sommes en train de bâtir.
Nous avons « écrit » une partie de notre histoire commune au sein des murs de ce petit deux-pièces. Nous y avons « écrit » notre première année de vie avec notre fille. Nous avons vécu de bons moments, de merveilleux moments et des moments plus tristes. Tous ces moments ont leur raison d’être et font ce que nous sommes aujourd’hui. La vie est une succession d’étapes, aussi variés qu’en soient ses reliefs. Une belle page de notre vie se tourne pour qu’on puisse en écrire les suivantes.
Une semaine dans notre nouveau chez-nous et je m’y sens enfin chez moi. Comme tout déménagement, ce changement de lieu de vie a été stressant. J’ai été chamboulée, désorientée, triste. Après le verre de champagne bu le soir de notre emménagement s’en sont suivi quelques jours bien tendus. Des questionnements, des doutes. Une course après la montre pour mettre l’appartement en état et le meubler. Pourquoi tant de hâte ? Il a fallu se poser et tenter de répondre à cette simple question pour faire retomber la tension. Tout est question de perspective. Je disais plus haut que nous avions été heureux dans notre petit nid d’amour alors que celui-ci ne semblait pourtant pas offrir beaucoup de perspectives. Alors pourquoi me suis-je sentie si malheureuse lorsque j’ai enfin eu la chance d’emménager dans un grand appartement idéal pour une petite famille, avec en plus une belle situation et des voisins sympathiques.
Lorsque j’ai emménagé, à 4 mois de grossesse, dans notre petit nid d’amour, je savais qu’il n’y avait pas d’avenir dans cet appartement-là, car tôt ou tard nous devrions faire nos cartons pour un appartement « familial ». Il a fallu accepter les circonstances et s’adapter. Je ne vous parle pas des escaliers étroits et raides pour accéder à notre petit nid d’amour. La poussette dans le garage, dont il fallait tant bien que mal ouvrir la porte pour la sieste de bébé. Et je ne vous parle pas non plus de la chaleur intenable une fois l’été installé. Ou encore des travaux pour la construction du balcon – heureusement, nous avons trouvé refuge dans une maison, un mal pour un bien. Notre situation a soit suscité de l’admiration soit fait place au jugement. Honnêtement, ce que les autres pouvaient penser nous était bien égal. Notre unique préoccupation était de prendre soin de notre fille et de profiter de ce nouveau bonheur tout en essayant de rendre notre futur plus confortable et plus stable. Heureusement qu’on n’était pas contre le cododo – voire plutôt favorables – et que la chambre de bébé pendant la première année ne nous semblait pas indispensable – et qu’en Allemagne, le cododo n’est pas tabou, bien au contraire. Le cododo n’a jamais été une contrainte à nos yeux et lors des réveils nocturnes de notre mini-nous, il était plutôt pratique d’être à proximité.
Il est temps maintenant que chacun trouve ou retrouve sa chambre, jusqu’à l’arrivée du petit frère ou de la petite sœur… Et je me réjouis aussi de laisser s’exprimer mon âme de décoratrice et pouvoir créer un lieu de vie correspondant à chacun – je m’égare quelque peu. Ce que je voulais dire, c’est que pour accepter les conditions de notre petit nid d’amour, il a fallu que j’accepte, tout d’abord, la situation pour être à même de profiter de chaque instant. Cela s’est fait en quelques étapes. Tout d’abord, j’ai investi les lieux, et cela en réorganisant l’intérieur, cela afin de pouvoir m’y projeter temporairement. Il y a bien eu quelques fois, après m’être retrouvée recouverte de bleus à force de me cogner – maladroite que je suis – où j’en ai eu marre du camping dans notre nid d’amour. Mais j’ai décidé de me focaliser sur ce que j’avais plutôt que sur ce qu’il me manquait. Et notre petit nid d’amour nous a aussi permis de concrétiser d’autres projets. Eh oui ! un petit nid d’amour est nettement moins coûteux qu’un grand appartement familial. On en a donc profité pour voyager – enfin pour rendre visite à nos familles et nos amis en Suisse et aux USA – et ne pas se priver d’un café et d’un petit repas sur la route de nos promenades avec notre puce.
Relativiser est essentiel, mais je dois admettre que je suis heureuse d’avoir un peu plus d’espace et davantage de perspectives décoratrices. Même si l’aspect temporaire persiste. Et cela est pesant. Nous ne savons pas si notre aventure en terre germanique va prendre fin ou si nous allons nous y établir de manière permanente. Ce manque de réponses m’a longtemps empêchée de prendre le temps d’investir ce nouveau lieu de vie. D’où, paradoxalement, l’origine de mon urgence pour le décorer, par crainte de vivre à nouveau dans du provisoire, moi, nous, qui souhaiterions nous poser, prendre racine quelque part après s’être enrichis au travers de nos expériences et de nos rencontres ailleurs (et que nous aurions regretté de ne pas avoir faites). Entre la Suisse, l’Allemagne, le Salvador et les USA (voire ailleurs), nous aimerions bien poser notre baluchon quelque part et y écrire les chapitres suivants de notre famille.