Entre ici et ailleurs, parcours de vie et destins croisés

Certains vivront la majeure partie de leur vie en un même endroit, d’autres en cumuleront plusieurs, par choix ou par nécessité, parfois le hasard y étant pour beaucoup. Tous ces lieux de vie laissent leurs empreintes, ces expériences de vie entre ici et ailleurs nous marquent. Certains recherchent ces expériences à l’étranger, pour des raisons professionnelles ou par intérêt, d’autres les évitent ou ne sont simplement pas intéressés, d’autres encore ont été contraints de quitter leur pays d’origine. Parmi tous ces lieux que nous traversons, certains semblent nous convenir davantage, ils ont quelque chose qui fait qu’on s’y sente bien. Ce petit plus qui fait la différence n’est pourtant pas toujours facilement identifiable. Une atmosphère particulière, les gens, un équilibre de vie, des conditions matérielles, des perspectives d’avenir, des souvenirs ou autre chose encore. Par tous ces déplacements, des individus originaires de contrées diverses se rencontrent, puis parfois tombent amoureux, les confrontant, à un moment ou à un autre, à l’épineuse question du pays où poursuivre leur histoire. Des déplacements donc aux confins entre choix de vie et nécessité.

Mais où donc planter racines ?

Je me suis souvent demandée où est-ce que je me sentais vraiment chez moi et j’ai toujours pas de réponse précise à cette question. Bien sûr, je suis attachée à mon pays d’origine et à la région où j’ai grandi, y ayant de nombreux souvenirs, bons et moins bons, ma famille et une partie de mes amis. Vivant actuellement à l’étranger, je ressens parfois une certaine nostalgie envers ma région d’origine, son lac, ses vignes, ses montagnes, ses villes, mes amis, ma famille ainsi qu’une certaine ambiance qui m’est bien familière. Mais ce sentiment de manque ne s’est pas manifesté tout de suite.

Dès l’adolescence, je souhaitais m’établir à l’étranger. Au-delà d’un intérêt marqué pour les cultures et les langues étrangères, je pense que je cherchais inconsciemment ma place, le lieu où je me sentirais en harmonie avec moi-même et mon environnement, même si partir à l’autre bout du monde ne nous permet pas toujours de trouver cette harmonie, cela peut toutefois contribuer au processus. Où que l’on aille, on devra se confronter à nous-même, à notre histoire. J’ai laissé là-bas des amitiés qui me sont chères et que je tente de préserver en dépit de la distance ; leur présence, même par conversations WhatsApp, m’est primordiale et contribue à mon équilibre à l’étranger. Et on essaie toujours de coordonner nos agendas lorsque nous sommes de passage dans la région. Il y a bien évidemment des périodes où j’aimerais retourner dans mon pays pour pouvoir rencontrer ma famille et mes amis plus régulièrement, mais aussi pour me retrouver dans un environnement de vie où je maîtrise parfaitement la langue et dont je me sens appartenir, partageant les coutumes, les codes sociaux et culturels ainsi que la mentalité. Mais est-ce que cela veut dire que je m’y sentirais bien sur le long terme ? De belles rencontres nous attendent partout ailleurs, de nouvelles amitiés, qui sont essentielles pour s’approprier un nouveau lieu de vie dans un pays étranger et une autre culture, et pour y trouver sa place en tant qu’étranger – statut qu’il n’est pas toujours facile à porter non plus. Dans mon nouveau pays, où je vis depuis plus de trois ans maintenant, je m’y sens bien et je m’efforce de m’y « intégrer ».

Immigration vs expatriation : deux termes, deux réalités

S’établir à l’étranger, c’est un nouveau départ. Il faut se reconstruire des repères et se refaire un cercle d’amis, ce qui prend un peu de temps. Le mot « intégration » me fait penser à un terme fourre-tour ; au final, on ne sait plus trop ce qu’il veut dire et s’il s’applique à tout un chacun vivant à l’extérieur des frontières de son pays d’origine. La réalité nous montre cependant bien vite que certains groupes bénéficient d’une certaine tolérance à cet égard ; on n’attend pas des expatriés (à l’origine, le terme concernait les employés d’une entreprise mutés à l’étranger pour un temps défini), qui rejoignent un pays pour des raisons professionnelles, qu’ils s’intègrent au sein de la population autochtone.

Les attentes sont, par contre, plus élevées envers les personnes qui ont fui leur pays pour des raisons politiques et économiques et dont le « sort » dépend, en partie, de la juridiction du droit d’asile. De même pour les personnes qui ont « choisi » d’emprunter les chemins de la clandestinité à la recherche d’un avenir meilleur. Ces deux catégories de personnes sont souvent regroupées sous l’étiquette d’immigrés, car selon la « légalisation » de leur situation dans le pays qu’elles ont rejoint, ces dernières s’y établiront sur le long terme, d’où l’importance qu’elles puissent y prendre une part active.

Un expatrié, au sens d’aujourd’hui, est une personne qui s’établit dans un autre pays pour des raisons avant tout professionnelles et souvent pour une durée déterminée, même si d’autres motifs ont pu motiver son choix ; dans tous les cas de figure, sa situation de séjour est clarifiée avant son établissement dans le pays (et ce dernier peut en tout temps retourner dans son pays d’origine).

Subtilités linguistiques

L’intégration est un processus qui reconnaît les différences culturelles, ethniques et religieuses des individus et qui ne cherche pas à les effacer (au contraire de l’assimilation). Chacun faisant un pas dans la direction de l’autre, les valeurs et normes de la société d’accueil doivent également être reconnues et respectées. Ce processus n’est pas toujours sans accrochages. Une condition incontournable à l’intégration semble être l’apprentissage de la langue du pays. Personne ne remettra ce point en question. En dépit du fait qu’acquérir les bases d’une langue soit à la portée de tous si on se trouve dans des dispositions favorables, maîtriser les subtilités d’une langue demande du temps et de la persévérance. Selon les pays, l’Etat soutient financièrement les cours destinés aux immigrants, supportant de la sorte le processus d’intégration de ces derniers, ces cours étant complétés par une partie en lien avec l’histoire et les valeurs du pays ainsi que le fonctionnement de ses institutions.

Si nous avons un minimum d’empathie et d’honnêteté, nous ne pouvons que reconnaître que le quotidien de certains individus, qui ont dû quitter leur pays d’origine pour se retrouver sans racines dans un autre, n’est pas tout rose ! En particulier celui des femmes qui perdent souvent de la sorte le soutien de leur communauté d’origine. La mère de famille s’occupe le plus souvent de la maison et des enfants tout en cumulant de petites activités rémunérées pour que la famille puisse boucler les fins de mois, sans oublier de garder un peu d’énergie pour réviser les cours de langue. Heureusement, la famille (si celle-ci a pu rejoindre le même pays et la même ville) ainsi que les communautés et associations locales apportent un véritable soutien, accompagnant les personnes dans leur nouvelle vie, dans ce long chemin semé d’embûches qu’est l’intégration. Il faut se constituer de nouveaux repères, s’adapter tant bien que mal.

Les diplômes, pour ceux qui ont pu suivre une formation dans leur pays d’origine, sont rarement reconnus. Et vous pouvez bien vous imaginer que retourner sur les bancs d’école suivre des cours dans une langue que l’on doit tout d’abord s’approprier est un sacré défi ! Bref, des parcours de vie qui méritent simplement un peu d’empathie et de respect face à la tâche à relever ! Se mettre, rien que l’espace d’un instant, dans les chaussures d’un autre, ne peut faire de mal à personne ! L’intégration des enfants, quant à elle, se fera de manière plus naturelle, car ils seront immergés dans la langue et la culture du pays en étant scolarisés dans le pays d’accueil. Ces derniers seconderont donc souvent leur famille, qui a plus de peine à se familiariser avec la langue, dans certaines démarches administratives.

En tant qu’« expat », nous avons deux choix possibles qui dépendent au final de ce que l’on recherche de cette établissement à l’étranger : soit on essaie de s’intégrer auprès des « locaux », soit on évolue au sein de la communauté internationale des expats. Deux perspectives et, par conséquent, deux expériences totalement différentes d’un séjour plus ou moins prolongé à l’étranger. De même, selon la durée de notre séjour en terres étrangères, on mettra plus ou moins d’énergie à s’approprier les particularités linguistiques du pays ; en effet, comme déjà soulevé plus haut, apprendre une langue étrangère demande du temps et de la persévérance, et notre motivation à la tâche fait souvent la différence, alors si on ne voit pas d’intérêt à apprendre la langue en question, on risque de laisser tomber d’office. D’autant plus qu’on s’en sort souvent avec l’anglais.

Toutefois, des connaissances de base dans la langue du pays nous aideront lors de nos virées au supermarché, pour acheter nos petits pains à la boulangerie, pour conclure notre nouvel abo de téléphone ou lors de nos rendez-vous chez le médecin. Mais est-ce que cela suffit pour se sentir intégré ? A moins d’une maîtrise (presque) parfaite de la langue, je pense qu’il y a toujours un sentiment de décalage avec les « locaux » et cela malgré toute la bonne volonté dont on puisse faire preuve pour s’intégrer, et même lorsqu’on atteint une maîtrise presque parfaite, on ne se défait pas si facilement de son accent d’origine. Les différences culturelles peuvent constituer une barrière, la langue également, ou du moins un déséquilibre dans l’interaction. On ne s’exprime pas de la même façon dans sa langue maternelle que dans une langue étrangère qu’on ne maîtrise pas parfaitement. Il faut aussi trouver des locaux qui sont intéressés à se lier d’amitié avec des personnes qui ne partagent pas la même langue et la même culture qu’eux. Cela demande de la tolérance, de l’ouverture d’esprit, de la patience de part et d’autre. La rencontre est différente également si celle-ci se fait dans la langue du pays ou en anglais, dont on possède tous un niveau plus ou moins égal, nous ramenant d’une certaine façon à un pied d’égalité. Et cela est encore différent si le groupe est constitué uniquement de locaux ou si celui-ci est hétérogène (locaux et expats/immigrés d’origines diverses). Le casse-tête et les joies du multiculti versus les difficultés de l’intégration. 

Expatriée en Allemagne : mon expérience

Je parle français mais je ne suis pas Française. Je suis Suisse mais je ne parle pas suisse-allemand, ni italien d’ailleurs. Au-delà du fait que cela intrigue, ça complique quelque peu les choses là où j’ai établi domicile, me retrouvant malgré moi entre deux cultures et deux nations. Et là où je suis maintenant, il y a davantage de Français et de Suisses allemands que de Suisses romands (ou italophones). Cela est un détail qui a son importance ; celui-ci ne m’a jusqu’alors pas affectée plus que tant, quoique quelques fois un peu irritée – la francophonie ne se limite pas à la France. S’intégrer dans un pays étranger demande de la persévérance. Toutefois, en tant que Suisse francophone vivant en Allemagne, j’intrigue et j’ai le plus souvent à affronter des visages souriants et aimables. Eh oui, bien que je sois plutôt à l’aise avec la langue allemande, je garde un petit accent hautement reconnaissable – parviendrai-je un jour à m’en défaire ? Je m’y efforce, mais il semblerait que certains phonèmes de la langue allemande me résisteront à jamais.

Après m’être établie en Allemagne, il m’a fallu quelques semaines pour trouver mes repères – normal -, je me sentais un peu seule – le temps de faire de nouvelles rencontres – tout en étant contente de faire cette nouvelle expérience. J’avais au moins l’avantage de connaître la ville – mon copain, depuis mari, y travaillait déjà – et la langue – l’occasion rêvée pour perfectionner mes connaissances linguistiques acquises sur les bancs d’école ! Vivre à l’étranger avec d’autres expatriés ou avec le projet de réellement s’intégrer auprès des locaux sont deux perspectives et expériences bien différentes. Concilier les deux est finalement ce qui me correspond le mieux.

C’est donc accompagnée de ma fille que j’ai commencé mon « processus d’intégration » et, à force de persévérance, à rencontrer des mamans sympathiques et germanophones, avec qui j’ai créé des liens et partagé les premiers mois de ma fille. Même si je tiens à m’intégrer auprès des locaux et à atteindre une certaine maîtrise de la langue, je me sens « comme un poisson dans l’eau » quand je rencontre d’autres « expats », où les accents et les cultures se mélangent et avec qui je me sens moins en décalage – nous avons en commun notre situation d’expat. J’ai toujours apprécié évoluer dans un contexte international où plusieurs cultures et plusieurs langues se côtoient. Et forcément ma langue maternelle m’a rapprochée de la communauté française ici. J’aime ce melting-pot culturel et linguistique qui définit assez bien qui je suis. De plus, de par mon activité professionnelle actuelle, je me retrouve régulièrement dans un environnement « typiquement suisse » (avec ses langues – français, suisse-allemand, allemand, italien) et avec des individus ayant grandi et étudié, comme moi, en Suisse romande. Et c’est finalement en cumulant ces différents aspects que j’ai l’impression de trouver mon équilibre de vie.

J’évolue également dans un contexte multiculturel dans ma vie privée : mon mari est originaire d’un pays d’Amérique central et il a grandi aux USA, où habite la majorité de sa famille. Nous naviguons donc entre plusieurs pays, cultures et langues, et cela constitue l’identité de notre famille. Une configuration où l’on peut parfois se perdre, ne plus trop savoir à quoi se rattacher, tout en se sentant riche et chanceux d’évoluer dans un tel contexte multiculturel sans lequel nous ne serions au final pas ce que nous sommes aujourd’hui. C’est donc tout naturellement que je conclurai avec les propos de l’écrivain français d’origine libanaise, Amin Maalouf. Porteur d’une identité plurielle, il a souvent été confronté à l’interrogation des gens qui ne pouvaient concevoir le fait qu’on ne se sente pas appartenir davantage à l’une ou à l’autre de nos appartenances, comme s’il fallait absolument « choisir un camp », une appartenance unique, alors que celles-ci forment au final un tout indissociable qui fait que l’individu est lui et pas un autre. « Ce qui fait que je suis moi-même et pas un autre, c’est que je suis ainsi à la lisière de deux pays, de deux ou trois langues, de plusieurs traditions culturelles. »

2 commentaires

  1. Très bel article. Vivant dans un pays étranger, je me suis reconnue dans tes propos. Cela m’irrite toujours un peu la distinction erronée à mon sens que font les personnes entre immigrés et expatriés. Pour moi, tous les expatriés sont des immigrés comme ils partent de leur pays d’origine. La diversité culturelle est une force.

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    • Merci beaucoup pour ton commentaire. Ça fait toujours plaisir d‘avoir un retour sur un de ses articles. Oui, je me considère chanceuse d‘avoir cette expérience de vie à l’étranger (j‘aurais eu l‘impression de manquer de quelque chose si je ne l‘avais pas faite), mais ce n’est pas toujours facile de trouver sa place entre ici et là-bas.

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