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Une langue, une personne
Je fais actuellement l’expérience du plurilinguisme avec ma fille. Je lui parle en français, son papa en espagnol et elle apprend l’allemand à la crèche. Jusqu’à maintenant, nous avons suivi le schéma une langue une personne : le français c’est la langue de maman, l’espagnol de papa. Mais autant les choses sont simples quand ils sont tout petits, celles-ci se compliquent quand ils grandissent et qu’ils prennent de plus en plus part à la vie qui les entoure. C’est la période des premiers copains et copines. Ils prennent aussi conscience que papa et maman parlent une autre langue que celle de la majorité de leurs petits camarades. Ma fille va quotidiennement à la crèche. Une décision que nous avons mûrement réfléchie. Après un an au côté de maman, il fallait « gentiment » reprendre le chemin du travail et comme nous avions aucune autre solution de garde à l’horizon, la crèche s’est donc imposée naturellement. De plus, se posait aussi la question de l’acquisition de la langue du pays que nous ne parlons pas à la maison. Nous ne voulions pas attendre trop longtemps avant que notre fille se retrouve immergée plus intensivement dans un environnement germanophone et cela afin d’éviter qu’à un moment donné elle se retrouve en décalage avec d’autres enfants, surtout que nous avons des amis allemands avec des enfants en bas âge. Ce sont ces différents arguments qui nous ont motivé à l’inscrire à la crèche à partir de ses 1 ans. Elle s’y plaît beaucoup et s’approprie la langue sans grands efforts, ce qui rassure ses parents. Bientôt, elle maîtrisera la langue allemande mieux que ces derniers !
Nous n’avons pas opté pour une crèche bilingue franco-allemande. Cela ne nous semblait pas justifié dans notre situation, du moment que nous avons des contacts réguliers avec ma famille et nos amis francophones. Cela n’exclut toutefois pas que nous envisagions dans un futur plus ou moins proche une structure bilingue pour notre fille. Je serais a priori davantage en faveur d’une poursuite des études en lycée bilingue. A voir comment notre fille s’adapte et évolue avec toutes ces langues. Une chose est toutefois certaine : le plurilinguisme ne va pas de soi et il y a de nombreux paramètres qui entrent en compte pouvant conduire à l’« échec » ou le « succès » de celui-ci. Même s’il y a bien quelques « règles » qui peuvent faire la différence dans un apprentissage plurilingue, chaque enfant est différent et se positionnera différemment face à cet apprentissage. Il est alors judicieux de garder à l’esprit qu’une langue apprise petit peut être réactivée plus tard si l’intérêt y est. Et de relativiser si l’acquisition de nos langues maternelles ne se conforment pas à nos attentes.
Agua, nein & Co. : les premiers mots de Mademoiselle, de ses 14 mois à aujourd’hui
Les mots sont très présents chez nous. On parle beaucoup avec notre fille. On lit des livres, on regarde des imagiers, on chante des comptines. On évite autant que possible ordinateur et téléphone (avec quelques exceptions tout de même, personne n’est parfait, mais on essaie au maximum de montrer l’exemple, histoire d’être cohérents vis-à-vis de nos propos, même si nous sommes aussi d’avis qu’elle doive apprendre que maman et papa peuvent faire certaines choses qu’elle ne peut pas). En dépit du fait que nous parlons beaucoup avec elle dans nos langues respectives, elle passe plusieurs heures par jour dans un environnement germanophone, avec des adultes et d’autres enfants. Bien que son premier mot ait été « agua » (« eau » en espagnol), les suivants sont majoritairement en allemand (« mama », « nein », « ja », etc.) même le cri de l’animal préféré des petits, le chien, correspond à l’onomatopée allemande (« wau ! wau ! » et non « ouah! ouah ! » comme en français), la suite des animaux se sont, quant à eux, internationalisés. On penserait que chaque animal produirait le même son dans toutes les langues, mais il n’en est rien (cela est dû aux phonèmes des langues en question et à certaines conventions), et au départ, c’est assez perturbant pour les parents qui ne savent plus trop à quel saint se vouer ! Mon mari ne comprenait pas pourquoi je disais « cocorico » et pas « quiquiriquí » (le cri du coq respectivement en français et espagnol) ! Quant à moi, j’étais quelque peu confuse face au « ribbit ! ». Pour replacer les choses dans son contexte, le papa a rejoint les Etats-Unis quand il était âgé de 12 ans ; l’anglais est devenu alors la langue de l’école et l’espagnol la langue familiale (avec ses parents, ses oncles et tantes) alors qu’il conversait avec ses frères et sa soeur en anglais (phénomène assez courant), d’où quelques interférences entre l’anglais et l’espagnol (c’est alors tout naturellement qu’il enseigna le cri de la grenouille « ribbit ! » (en anglais) à notre fille ! Bref, tout ça pour vous dire qu’il faut parfois une sacrée souplesse d’esprit pour suivre tout ce qui se joue dans le développement du langage en contexte plurilingue, mais c’est fascinant !
Ce mélange entre les langues est une étape des plus normales et cela ne doit pas vous inquiéter. Souvent l’enfant s’approprie en premier les mots qui lui sont le plus facile à prononcer. C’est le cas de figure le plus fréquent, mais il y a aussi des enfants qui différencient les langues dès le départ, sans la moindre interférence entre les langues, comme il y a des enfants qui auront un accent tandis que d’autres n’en auront aucun, sans que l’on sache vraiment l’expliquer. On a beau appliquer la même recette, le résultat soulignera les spécificités de chaque enfant. A la crèche, les éducateurs se sont vite familiarisés avec le mot « agua » auquel elle a souvent recouru quand elle avait soif et ma belle-famille a été pour la première fois confrontée à quelques mots de la langue allemand dont le célèbre « nein » ! Et selon les contextes, cela peut créer des situations quelque peu loufoques. Elle emporte sa valise de mots où qu’on aille et comme elle interagit passablement avec le monde extérieur, son « nein » peut quelque peu surprendre en terres romandes également. Depuis ses 18-20 mois, elle répète tout ce qu’on dit et montre un réel intérêt aux référents des choses, aux mots. Le français est longtemps resté le parent pauvre, à l’exception du cri du coq, et cela bien que ce soit la langue qu’elle ait le plus entendu durant sa première année de vie. Mais elle ne rencontre, cependant, aucune difficulté de compréhension.
Dans une prochaine étape, elle apprendra à distinguer les langues en fonction de ses interlocuteurs lorsqu’elle prendra conscience que tout le monde ne la comprend pas ou pour se conformer. Les enfants sont alors capables de se focaliser sur une langue unique. Dans le cas de notre fille, elle a très rapidement remarqué que les enfants de la crèche ne recourent pas au mot « agua » pour demander de l’eau et a du jour au lendemain arrêté de l’employer ; elle n’était alors pas encore capable de dire « Wasser » et préférait montrer du doigt ce qu’elle voulait plutôt qu’employer un mot étranger. A la maison, par contre, elle recourt toujours au mot « agua » et mélange sans gêne les trois langues. Cette tendance à mélanger les langues peut, en effet, persister dans la cellule familiale, en particulier quand les parents parlent les différentes langues ou qu’il y a une fratrie. Des « intrus » peuvent se glisser sans prévenir ; c’est dans la plupart des cas une solution de facilité, on recourt au premier mot qui nous vient à l’esprit pour exprimer notre pensée. Du moment que l’on sait que cela n’altérera pas la compréhension, on ne fait pas l’effort de chercher son pendant dans la langue dans laquelle se déroule la conversation. Je remarque moi-même que ce phénomène est assez présent quand j’échange avec mon mari. Le parler bilingue comme on le surnomme souvent. Et je me souviens qu’enfant, j’ai toujours été captivée lorsque mes camarades italophones ou portugais passaient d’une langue à une autre au cours d’une même conversation.
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Mon enfant ne me répond pas dans ma langue, que faire ?
Lorsque l’enfant aura atteint un certain âge, le schéma une langue une personne peut montrer ses limites. Une langue, ça sert avant tout à communiquer avec les siens. Si je prends comme exemple notre situation, nous parlons et comprenons les trois langues, ce qui pourrait amener notre fille, plus tard, à nous répondre en allemand, langue du milieu extérieur, de l’école, de la société, quand on s’adresse à elle en français ou espagnol. C’est un phénomène très courant et également des plus normaux. Il est difficile de prédire si cette situation se présentera ou pas. Dans tous les cas, il faut être prêt à y répondre. Quelles réactions alors adopter si mon enfant ne me répond pas dans ma langue ? Certains préconisent de dire à l’enfant qu’on ne le comprend pas pour l’obliger à reformuler dans la langue du parent. Dans notre situation, je trouve que cette réponse serait quelque peu malhonnête et inappropriée. Actuellement, lorsqu’elle me parle en allemand, j’ai tendance à reformuler ses propos en français. Je pense qu’il est plus judicieux d’expliquer à l’enfant pourquoi il est important qu’il réponde dans notre langue en lui rappelant, par exemple, que papi et mamy ne parlent que leur langue. Les paroles, c’est bien, les actes, c’est mieux. Afin d’illustrer nos paroles, il est fondamental d’exposer l’enfant à des environnements où nos langues sont la norme, les langues du milieu pour qu’il prenne conscience que nos langues sont également parlées par d’autres et qu’elles sont essentielles pour pouvoir communiquer dans certains contextes. Même à l’étranger, il est aisé de trouver des associations où se réunissent d’autres expatriés/immigrés, offrant la possibilité à notre enfant de se faire des amis qui parlent la ou les même(s) langue(s) que lui. Cela peut aussi l’aider à partir d’un certain âge à ne pas se sentir trop différent de ses camarades d’école. Les voyages dans la famille, chez les grands-parents ainsi que les sessions skype sont aussi de bons moyens pour que l’enfant soit en contact avec ses autres langues.
=> Une contribution à venir proposera cette fois-ci quelques pistes aux parents monolingues qui se demandent comment exposer leurs enfants à d’autres langues.
Notes :
- La photo illustrant l’article est une double-page d’un livre bilingue pour les enfants dès 2 ans de la collection « Les Zazoo » édités par Ornicar publishing. La particularité de cette maison d’édition est de proposer des ouvrages où les dialogues sont écrits dans deux langues différentes sans être présentés sous la forme d’une traduction stricte d’une langue à une langue comme cela peut être privilégié dans d’autres ouvrages bilingues. Ici, l’enfant est confronté à des dialogues entre différents personnages, les Zazoo, une fois dans une langue, une fois dans une autre ; les langues se confrontent donc directement et naturellement. Ces albums existent en français-allemand, français-anglais et français-espagnol.
- La maison d’édition allemande bi:libri propose de nombreux ouvrages bilingues. Au contraire des Zazoo, dont la collection fait se confronter les langues de manière vivante tout au long du déroulement de l’histoire, ici, la présentation est plus traditionnelle et « ordonnée » ; le texte est écrit séparément dans chaque langue. Le texte est disponible en allemand puis dans une autre langue. L’offre est assez étendue et, selon les ouvrages, disponible en français, anglais, espagnol, arabe, italien, turc, russe, grec, kurde, farsi et tigrigna (langue officielle en Erythrée, entre autres). Une sélection d’images permet également d’approfondir le vocabulaire dans chaque langue. Plus d’infos sur : http://www.edition-bilibri.de