C’est cernée et un chouïa frustrée que j’entame ce billet. Quelques rayons parviennent à percer le manteau nuageux de ce début de mois de mai bien frisquet. Une luminosité et une chaleur que j’accueille avec gratitude. Des conditions favorables à une pause plus que nécessaire sur un banc du parc. Je me recentre sur moi-même, sur l’instant présent. Je m’imprègne de l’environnement qui m’entoure. Le chant des oiseaux. Le vent qui s’engouffre dans les arbres feuillus, les entraînant dans des contorsions dignes d’une chorégraphie du Ballet de Béjart (la comparaison est certes exagérée, faisant davantage écho à mon désir refoulé depuis des mois d’assister à un spectacle). Un frisson me saisit un court instant. Les près en fleurs. Les cris joyeux des enfants aux alentours. Les effluves de l’herbe mouillée. Les dégradés de vert. Le calme du square boudé des promeneurs retenus par une éventuelle averse.
Prendre l’air fait toujours du bien. Cela a toujours un effet revigorant même lorsque l’on est épuisés et que la seule chose que l’on souhaiterait est de s’étendre sur son canapé et fermer les yeux. Si bébé se montre conciliant. Lit, bras, porte-bébé, trois options rejetées catégoriquement par Monsieur aujourd’hui. Ce sera en poussette ou rien. Par crainte qu’il accumule un manque de sommeil après les quelques nuits difficiles de ces derniers jours et que l’humeur se détériore fâcheusement, je finis par enfiler mes baskets, non sans ronchonner brièvement, et je me mets en route. Aujourd’hui, j’irai récupérer les filles à la garderie en marchant. Tout est question de perspective dans la vie, alors voyons cela comme une occasion de faire un peu de sport et de prendre un bon bol d’air frais même s’il y a fort à parier que je me fasse surprendre par quelques gouttes (ce qui se produisit).
Ces mauvaises nuits me frustrent énormément. Notre petit mec a fait ses nuits à 6 semaines, de lui-même. Le rêve. La journée, il faisait ses siestes soit dans le porte-bébé soit en poussette. Le soir, il voulait souvent s’endormir dans nos bras, et il fallait souvent s’atteler un moment à la tâche, mais il dormait ensuite comme un petit prince jusqu’au petit matin. Surtout que si vous avez déjà lu quelques-uns de mes articles, vous savez que nous avons vécu beaucoup de nuits difficiles avec notre seconde fille (et cela est toujours d’actualité malgré de grandes améliorations). Une situation qui n’est pas toujours facile à gérer et qui m’avait beaucoup retenue à avoir un troisième enfant. Au manque de sommeil, je n’ai aucune résistance. Si les mauvaises nuits s’accumulent, je suis vite à bout. Et le café n’est malheureusement plus le remède infaillible aux courtes nuits. Comme me le disait notre pédiatre, papa de quatre enfants, lorsque l’on a plusieurs enfants, on est souvent interrompus dans notre sommeil (cauchemars, mauvais rêves, pipis, maladies, pics de croissance, etc.). Mais on ne dispose pas tous des mêmes ressources pour affronter ces multiples réveils.
Pendant les pics de croissance, mon fils (comme une de ses sœurs d’ailleurs) ne parvient pas à se rendormir et peut être éveillé pendant 1, 2 voire même 3 heures en plein milieu de la nuit. Même une tétée ne parvient pas à l’aider à retrouver les bras de Morphée. Ce qui accentuera encore davantage mon état de frustration. Au-delà d’une heure et demie, je commence à perdre patience, ce qui s’accompagne forcément d’un fort sentiment de culpabilité. Mon bébé ne fait pas exprès de ne pas dormir. Il n’y parvient pas, rien de plus. Cet état de fait peine toutefois à contrecarrer l’agacement et l’impatience qui s’emparent de moi. Mais au-delà du fait que je m’en veux de ne pas parvenir à être une maman aussi aimante et présente comme je peux l’être pendant les heures du jour, je m’aperçois après une session d’introspection que j’ai perdu confiance. Je suis tellement angoissée que notre fils suive le chemin de sa sœur, qu’il soit lui aussi sujet à des troubles du sommeil, que je ne parviens plus à être à l’écoute de ses besoins (notre seconde a commencé à dormir mal à 6 mois, l’âge de mon fils actuellement). On traverse peut-être juste une phase difficile (pic de croissance, dents, diversification alimentaire) comme il en a déjà traversé au cours de ces six derniers mois et où tout est finalement rentré dans l’ordre du jour au lendemain. Mais rien n’y fait. Je ne peux rester confiante et prendre ces quelques mauvaises nuits comme il se doit : comme une phase difficile, oui, mais normale dans la vie d’un bébé !
Quand mon aînée est née, il y avait peu de bébés dans mon entourage. Je n’étais pas confrontée à toutes les expériences d’autres parents et théories autour du sommeil comme je le suis depuis. C’était au final une chance. J’ai tâtonné mais je ne me prenais pas la tête comme aujourd’hui. Je ne me mettais pas dans un tel état de détresse comme je le fais aujourd’hui face aux mauvaises nuits de mon fils. A 6 mois, elle se réveillait encore parfois la nuit, on allait la voir et on retournait se coucher, sans en faire une affaire d’Etat. On prenait les événements comme ils se présentaient, sans nous comparer aux autres ou s’inquiéter si elle ne suivait pas l’évolution décrite dans les livres « spécialisés ». On était à l’écoute de ses besoins et je n’étais pas aussi épuisée que je peux l’être aujourd’hui (on n’avait pas non plus trois enfants..). Je ne parle pas d’une fatigue physique, mais d’une fatigue mentale, celle qui découle de nos attentes, de nos inquiétudes quand notre enfant ne suit pas le schéma x qu’il devrait.
J’ai oublié d’être dans le moment présent, de voir ce que j’ai au lieu de ce que je n’ai pas, de crainte que mon fils ne soit plus apte à bien dormir.
J’ai oublié d’être à l’écoute de ses besoins, d’être là pour y répondre quelle qu’en soit la raison.
J’ai oublié d’avoir confiance en ses aptitudes et de mettre de côté toutes ces théories sur le développement de l’enfant.
Ce billet ne peut que se terminer par la citation d’un passage d’un ouvrage qui m’accompagne depuis la naissance de mon dernier. Un livre dont je vous parlerai plus longuement dans un prochain article. Une approche qui me permet de relativiser, de m’ancrer dans le moment présent, de grandir, d’être plus en adéquation avec moi-même et le monde qui m’entoure. La pleine conscience ou le mindfullness. Un livre vers lequel je me tourne régulièrement quand je sens que je m’égare prise dans le tourbillon des exigences du métier de parents, des projets professionnels et autres frustrations et stress du quotidien. Un ouvrage que je vous suggère fortement.
Voici le passage sur lequel je suis tombée en ouvrant le livre en ce jour embué par mes inquiétudes en lien avec le sommeil de mon fils :
« Être parent en toute conscience ne signifie pas que nous n’éprouverons jamais de forts sentiments de contrariété, que nous n’aurons jamais l’impression que nos besoins sont en conflit direct avec ceux de notre bébé. Par exemple, il y aura des nuits où il voudra être pris dans les bras ou promené à 3 heures du matin. Notre premier élan pourrait être de résister. En appliquant délibérément la pleine conscience et le discernement à ces instants, nous pouvons identifier nos sentiments de colère et de contrariété, mais aussi nos sentiments d’empathie et de compréhension. Si nous envisageons tous ces défis en tant que parents en pleine conscience, nous pouvons choisir d’identifier notre refus de satisfaire les besoins de l’enfant, de renoncer à notre vision manichéenne, si rationnelle ou si raisonnable qu’elle semble, pour répondre avec la sagesse du cœur. » (Myla et Jon Kabat-Zinn, « Être parent en pleine conscience », 2018)
