Sous le joug d’une pandémie

Cela fait deux semaines que les filles ont repris le chemin de la garderie après trois mois et demi à la maison. Plusieurs semaines d’incertitude avant que la réouverture officielle et surtout générale des crèches et garderies de notre région soit enfin annoncée pour fin juin. Un soupir de soulagement, un cri de joie, un grain de nostalgie, une once d’appréhension. Un semblant de retour à la normalité pour chacun, bien entendu avec la mise en place de mesures sanitaires de circonstance. Une normalité certainement fragile dont je m’empresse de profiter avant l’arrivée de l’automne, des nez qui coulent, des toussotements et de bébé#3.

Depuis mi-mars, ma vie, comme celle de bon nombre de mamans et de papas dans le monde, a pris une tournure inattendue. Pour la première fois, nous avions à affronter une pandémie et les conséquences qui en découlent. Lorsque j’ai entendu parler du Covid19, je pensais naïvement que cela resterait un problème chinois. J’avais d’autres préoccupations en tête, cela ne me concernait pas directement et j’ai tourné la page du journal, comme on a si souvent tendance à le faire lorsque l’on parcourt les nouvelles du jour. Je doute que je sois la seule à avoir accueilli cette nouvelle avec autant de légèreté. Quand celle du confinement est tombée allant de pair avec, entre autres, la fermeture des garderies, j’ai eu un moment de panique. Comment allais-je gérer avec deux enfants non stop dans les pattes avec l’intense fatigue et autres petits tracas des premiers mois de grossesse ? Aurais-je la patience nécessaire ? Les journées me semblaient déjà sans fin. Qu’en serait-il de mon job sans solution de garde ? Est-ce que je trouverais encore l’énergie le soir d’avancer sur mes projets professionnels ?

Le confinement a rapidement remis en question mon activité professionnelle en tant qu’enseignante. Du jour au lendemain, mes cours ont été suspendus puis annulés jusqu’à l’automne, mon petit revenu d’indépendante passant à la trappe par la même occasion. Je pouvais alors me consacrer entièrement à mes enfants, le ménage et les repas ! Mon mari, quant à lui, pouvait se retirer dans une pièce de l’appartement pour se consacrer à son job en mode télétravail, n’ayant qu’à en sortir pour venir mettre les pieds sous la table le temps d’une brève pause. Description légèrement caricaturale. Bien que la répartition des rôles était chez nous claire et plutôt traditionnelle dès le départ, le fait que le papa était « à portée de main » en cas de besoin s’est quand même avéré d’une aide plus qu’estimable par moments. Même si sa petite femme lui concoctait de bons petits plats équilibrés et variés (que je percevais davantage comme une activité créatrice qu’une corvée) tout au long de la semaine en gérant les mômes en parallèle, l’apparition du papa le temps d’un repas allégeait tout de même mes journées. Souvent, il sortait faire un tour en fin d’après-midi avec les filles pour que je puisse souffler un peu, étendre la lessive ou passer un coup d’aspirateur tranquillement (je n’ironise qu’à moitié). Il est important de le souligner : j’ai un mari qui s’investit beaucoup pour sa famille et contribue aux tâches du foyer. 

Quelques jours d’adaptation et on avait tous à nouveau nos repères et notre routine quotidienne. J’ai été surprise de ne pas me sentir sur les nerfs (bien que l’on ait eu des journées pénibles) et essoufflée en passant mes journées au côté de mes enfants. J’ai été surprise que mes filles s’adaptent aussi bien à cette nouvelle configuration, une fois les raisons à la situation actuelle explicitées. La cadette était aux anges. L’aînée s’est plu à la maison même si le contact avec ses pairs a commencé à lui manquer passablement après quelques semaines. Heureusement, les nouvelles technologies étaient là pour compenser le manque de contact social. Un groupe d’échange avec ses meilleures copines aura été un soulagement autant pour les enfants que leurs mamans. Les technologies actuelles nous permettent également de garder contact avec la famille. Il n’est pas facile d’accepter que nous ne pourrons pas voir notre famille d’Outre-Atlantique avant 2021. Quant à moi, son caractère exceptionnel me permettait peut-être d’aborder cette période comme une sorte de parenthèse et de la vivre ainsi pleinement. Le papa a pu profiter des bénéfices du télétravail et s’épargner les trajets en train. La pandémie aura permis aux entreprises de constater que le télétravail a beaucoup d’avantages et se montreront peut-être plus souples à son encontre à l’avenir, une évolution bienvenue à l’ère des nouvelles technologies.

Répondre aux besoins particuliers d’enfants d’âges différents n’est pas toujours chose aisée. L’aînée peut passer des heures avec ses ciseaux, son tube de colle et ses crayons. La cadette, longtemps peu enthousiaste à entrer en contact avec toute matière pouvant tacheter ses doigts délicats, s’est finalement décrispée à cette idée et a accepté de laisser libre cours à son inspiration. Comme on l’entend souvent, dans la vie, il est important de bousculer sa zone de confort. C’est clairement ce que les activités manuelles de ces dernières semaines, en particulier les joies de la peinture, équivalaient à mes yeux. L’assiduité et le soin de la première contrastaient avec la témérité et l’impatience de la seconde. Les gouttes de sueur qui auront perlé sur mon front auront cependant permis de créer quelques jolis souvenirs colorés. La cuisine était une autre de nos activités de premier choix qui nous permettait d’allier l’utile à l’agréable. On ne se sera jamais autant fait plaisir : crêpes, gratins, gâteaux, quiches, purées, … Bon pour les papilles et le moral ! 

La sieste de la cadette était l’occasion de me concentrer uniquement sur l’aînée et pour cette dernière de respirer un peu, car le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle a été passablement sollicitée par sa petite sœur. C’est dans ces moments que l’on se réjouit d’observer la complicité entre ses enfants, qui s’occupent tranquillement (oui, oui), laissant ainsi quelques minutes de répit à leurs parents, enfin leur maman. Ces dernières sont devenues de vraies compagnes de jeu et s’entendent à merveille lorsqu’il s’agit de faire des bêtises (quand c’est trop silencieux, il y a souvent anguille sous roche). Sans le confinement, elles n’auraient également probablement jamais eu un bac à sable. Les aires de jeux ayant toutes été fermées jusqu’à nouvel avis, on s’est dit que le bac à sable allégerait quelque peu nos journées confinés dans le jardin. Le sable, c’est chouette, vraiment, mais au bord de la mer, du moins d’un point de vue parental. Je ne peux affirmer que j’aurais vécu le confinement aussi bien si nous n’avions pu faire notre ronde quotidienne le long de la rivière à deux pas de chez nous, à s’amuser au bord de l’eau, à croiser et saluer de loin nos voisins occupés eux aussi avec leurs chérubins. Avoir un balcon et un petit jardin commun à disposition étaient dans tous les cas un luxe. Le temps ensoleillé et les températures printanières qui ont accompagné les semaines du confinement ont certainement contribué à relativiser la situation.

Six semaines de confinement strict. Lorsque le déconfinement s’est profilé, nous avons décidé de ne rencontrer au départ qu’une famille. Quel bien cela nous a fait de partager à nouveau des moments ensemble. Le respect des distances s’est avéré de plus en plus difficile au fil des rencontres. La distanciation sociale était théoriquement comprise par les enfants, mais quand au bout de 5 minutes, ils se donnent la main pour courir à travers champs et se font des bisous, on comprend que celle-ci est absolument impraticable dans les faits. Cela nous aura convaincu de multiplier nos contacts avec prudence. On s’est donc déconfinés en douceur. 

Ces temps extraordinaires nous auront permis de passer davantage de moments en famille bien que nos soirées en amoureux en aient pris en coup, assis côte à côte avec nos laptops respectifs. Étonnamment, rares ont été les conflits pendant ces trois mois et demi tous ensemble à la maison. Le fait que je n’avais pas à me diviser entre mes enfants et ma carrière, de même pour mon mari, a sûrement contribué à la paix des ménages, même si le fait de devoir reléguer mes projets professionnels à plus tard, une fois la nuit tombée et mes tâches de femme au foyer accomplies, ait engendrer quelques frustrations et étincelles. Bien sûr, on est contents de ne pas s’en sortir trop mal financièrement au vu de la crise économique engendrée par la pandémie qui a placé beaucoup de gens dans une situation précaire et de nombreux pays face à la menace d’une guerre civile. Il est essentiel de s’attaquer de front à tous les types d’inégalités en présence dans nos sociétés que la pandémie aura mis sous la loupe sans délai. En effet, ce virus aura au moins eu le mérite de faire ressortir, comme jamais auparavant, des dynamiques sociétales qui dysfonctionnent, dont les inégalités persistantes entre les genres et la vitesse à laquelle la répartition traditionnelle des rôles refait surface lorsqu’il n’y a plus de solution de garde autre que maman. Eh oui, les femmes cherchent souvent à concilier famille et carrière, ce qui se ressent sur les responsabilités auxquelles elles peuvent prétendre sur leur lieu de travail mais également sur leur salaire mensuel. Et forcément, c’est le salaire le plus important qui fera le poids en temps de crise. Simone de Beauvoir voyait plutôt juste lorsqu’elle a affirmé : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. » C’est également le cas en ce qui concerne le racisme qui ronge nos sociétés ou notre dépendance à la Chine. 

Sans la fermeture des garderies, je n’aurais jamais vécu ces trois mois et demi en continuum avec mes filles. Je ne suis pas sûre que j’aurais eu l’occasion de me rendre compte que j’en suis capable et que ces moments étaient dans leur majeure partie très appréciables. Le confinement a supprimé le stress matinal pour amener les enfants à la garderie. On dormait un peu plus longtemps le matin et on avait tout notre temps pour prendre notre petit-déjeuner. Ces semaines à la maison baignées dans un environnement majoritairement francophone et hispanophone auront permis à notre aînée de parler couramment dans la langue de Molière. Je ne peux que me réjouir de cet état de fait. Je suis consciente que le confinement a pu être une expérience très stressante pour de nombreuses mamans qui ont dû faire des prouesses pour répondre aux diverses responsabilités qui leur incombaient du jour au lendemain, sans parler des conséquences dramatiques du confinement pour les enfants subissant des maltraitances, les violences domestiques, les personnes fragiles psychologiquement ou vivant dans des conditions précaires telles que les camps de réfugiés. Toutefois, beaucoup de parents de mon entourage ont, malgré les difficultés logistiques de la situation, trouvé un équilibre qui leur convenait plus qu’ils ne l’auraient soupçonné au départ. En ce qui me concerne, ces semaines ont démontré que c’est important pour moi de passer autant de temps que possible avec mes enfants, mais que je ne peux pas pour autant renoncer à toute activité professionnelle et intellectuelle ainsi qu’à mon indépendance financière, l’un n’allant pas sans l’autre sur le long terme.

Jamais le proverbe nous incombant de profiter du moment présent n’aura été aussi valable qu’en ces temps incertains. 2020 est une année qui exige que nous nous montrions ingénieux et flexibles autant que responsables et prudents. Nous ne savons pas ce que demain nous réserve. Devrons-nous revivre le confinement dans les semaines ou mois à venir ou celui-ci fait-il réellement partie du passé ? Dans notre cas, ce qui est certain, c’est que nos enfants seront renvoyés à la maison aux premiers signes de rhume, de toux ou de légère hausse de température. Enfin, est-ce vraiment possible une crèche sans les rhumes à répétition ? Je me prépare déjà à ce que mes plans soient à nouveau bousculés et devoir garder mes enfants à la maison. J’espère cependant que notre retour à la normalité persiste jusqu’au retour des premiers froids. Ces derniers mois à la maison auront au moins eu le bénéfice de nous laisser souffler un peu en ce qui concerne les rhumes, toux, gastros et autres virus tant répandus dans les garderies ! J’espérais du moins, car à la publication de ce billet, nous sommes bien obligés de faire le constat de petits nez qui reniflent…

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